Tous les articles par Fabrice

La bière devient-elle snob ?

Ces dernières années, la confection comme la consommation de bière a bien changé dans nos sociétés. Si on la considéra pendant des éons comme étant une boisson facile à produire et bon marché, on doit bien admettre que « bon marché » n’est plus la première chose qui nous vient à l’esprit lorsque l’on consulte la carte d’un bar spécialisé.

Certes, aussi loin que je me souvienne, on a toujours eu accès à des bières plus particulières et onéreuses que le choix standard du magasin du coin, mais c’était un marché de niche ; l’écrasante majorité du temps, la bière restait le machin quelconque et pas cher dans la droite ligne des chopes à un sou qu’on boit dans Germinal. C’était la boisson du peuple, ou de l’ouvrier. Ou du rustre. Du pauvre, quoi.

Les sous-cultures à la mode n'ont pas aidé.
Les sous-cultures à la mode n’ont pas aidé.

Mais aujourd’hui, dans biens des endroits, le néophyte qui demande une bière se voit confronté au Sphinx ; il croyait pourtant s’en tirer haut la main en précisant « une blonde », mais ça ne suffit plus. On lui sort une interminable liste de noms qu’il n’a jamais entendus, finit par demander au bol une « Carmélide », qu’on lui décrit comme une « bière belge douce-amère à triple fermentation, dotée d’une robe dorée, d’arômes d’agrumes et d’une saveur de céréales et de houblon, avec un petit retour fruité ». Il répond « ok », et quand il la goûte, il tire la même tête que si on lui avait rempli son verre avec du Calva.

Ce qui ne veut pas dire que ça ne sera pas une bonne surprise ; il s’attendait à un produit issu de quelque grand distributeur possédant des brasseries qu’il n’a de toutes façons jamais su différencier les unes des autres, et voilà qu’on lui sert quelque chose qui a du caractère. Il sera même capable de dire s’il aime ou pas. Et dans tous les cas, il va découvrir une forme de culture qu’il ignorait et aura de quoi se demander par où commencer. Et, tant qu’à faire, s’il n’aurait pas mis le pied dans une sorte de nouvelle tendance bobo.

« Moi j'importe la mienne d'un petit producteur du Gévaudan qui fait pousser les céréales dans son jardin et fabrique lui-même son engrais. »
« Moi j’importe la mienne d’un petit producteur du Gévaudan qui fait pousser les céréales dans son jardin et fabrique lui-même son engrais. »

Car oui, le petit monde de la bière a changé, son vocabulaire s’est affiné de nouveaux mots vernis comme des souliers de bal et les conversations sur le sujet donnent au profane l’impression d’avoir intégré un culte. En outre, l’arrivée en force des microbrasseries ajoute toute une gamme artisanale à l’offre déjà pharaonique des établissements spécialisés, lesquels prennent peu à peu des allures de wine bars, les courtiers en assurances en moins. Et pour finir, il y a l’effet de mode ; les médias couvrent considérablement l’évolution du marché et la consommation de « bonnes bières » gagne de plus en plus de monde. À terme, on en arrive vite à voir en tout ceci la nouvelle tendance swag du moment.

Alors qu’en est-il, snob ou pas ? Eh bien selon mon opinion d’expert-parce-que-j’ai-internet, je dirais que ça dépend. De vous, notamment. Considérez-vous que la bière sert avant tout à se mettre des mines en groupe pour pas cher ? Parce que dès lors oui, on peut considérer qu’elle a gagné un solide côté bobo dernièrement. Même considération lorsque l’on entend un passionné tenir un discours du type « les Anglais, y savent pas faire de la bonne bière » : il est devenu tout à fait possible de combiner amour du houblon et pédanterie.

 À l’image : des gens pédants.
À l’image : des gens pédants.

Toutefois, si le paysage autour de la bière a changé, la situation en elle-même n’est pas fondamentalement nouvelle. Après tout, certaines brasseries jouissent d’une excellente réputation depuis très longtemps et, comme on le disait plus haut, il y a toujours eu un marché pour les bières sortant de l’ordinaire. Je pense que la grande différence, c’est que beaucoup plus de monde s’y met, que ce soit en tant que brasseur ou que consommateur, et qu’à ce titre, le discours sur le sujet s’élargit d’autant de points de vue. Dont certains sont assez snobs, peut-être bien.

Mais dans tous les cas, je pense que la bière mérite une culture ; elle a joué un rôle prépondérant dans nos sociétés, a gagné toute la planète, était déjà largement consommée lorsque le mammouth existait encore, il serait dommage de la ramener à une stupide boisson sans ambition. Le retour en force de la bière artisanale peut être vu comme une mode, mais finalement, c’est plus une question d’artisanal que de bière : combien de temps hésiteriez-vous entre une lasagne industrielle ou artisanale ?

Donc pour conclure, je dirais que la bière s’est surtout diversifiée. Elle n’a pas opté pour une direction spécifique, elle est partie dans tous les sens. Elle se consomme autant sous des formes simples que complexes, comme le vin. Quant à savoir si c’est une mode passagère, c’est un autre débat. Mais à priori, je dirais oui et non. Comme ça c’est clair pour tout le monde.

La Bière des étoiles

Il y a bien longtemps, alors que le système solaire n’était qu’un large nuage moléculaire, une ou plusieurs supernovas se produisirent dans les alentours proches, provoquant une densification de la matière en plusieurs points de l’espace. Sous l’effet de la gravité, ces molécules s’assemblèrent pour donner le soleil ainsi que les planètes composant son système ; sur l’une d’elle apparut de l’eau sous forme liquide, où la vie se développa, laquelle gagna la terre ferme, engendrant par la suite la race humaine, qui inventa la bière.

Ceci pour expliquer le rapport évident qui existe entre la bière et les étoiles.

Zythologie
Zythologie

Aujourd’hui, à l’instar de l’Homme, la bière a conquis la planète et lève désormais les yeux vers l’espace infini, comme nous l’apprennent quelques articles du site happy beer time.

Microbrasserie et micropesanteur

Les astronautes de la station spatiale internationale n’ont pas accès à des quantités inépuisables d’eau potable, parce que leur lieu de travail fuse constamment dans le vide. Pour y remédier, ils créent et recyclent leur propre eau à grands coups de science. Mais dès lors, toute la question est de savoir ce qu’on fait si quelque bactérie du cosmos vient contaminer les réserves.

Ce n'est pas comme si on pouvait aérer facilement.
Ce n’est pas comme si on pouvait aérer facilement.

La réponse à ce défi du futur, dont dépend peut-être la conquête de l’univers, nous vient tout droit du Moyen âge : on brasse de la bière, bien sûr, comme ça on dégomme les bactéries. Une solution si directe et si simple qu’on pourrait la croire imaginée par un enfant. On aurait raison.

C’est en effet à l’âge de onze ans que Michael Bodzianowski, résident au Colorado, a proposé de brasser de la bière dans l’ISS. Il avait appris dans un livre du type « le saviez-vous ? » les vertus stérilisantes de la bière qui lui valaient d’être parfois préférée à l’eau durant le Moyen âge et proposa qu’on fasse la même chose dans l’espace. Et contrairement à ce qui se passait lorsque vous ou moi émettions une idée à onze ans, tout le monde cria au génie.

Par contre, le fait qu'il ait un nom à consonance polonaise n'arrange rien aux stéréotypes.
Par contre, le fait qu’il ait un nom à consonance polonaise n’arrangera rien aux stéréotypes.

C’est ainsi qu’il fut décidé de bricoler une microbrasserie là-haut ; dans le cadre d’une campagne visant à faire participer les jeunes à la recherche, près de 4’000 étudiants américains envoyèrent un total de 744 propositions, dont 11 furent retenues. On octroya même un petit laboratoire à Michael Bodzianowski pour qu’il puisse prendre part au projet.

L’idée est de procéder à la même préparation sur Terre et dans la station, afin de pouvoir comparer les résultats et de pouvoir, enfin, connaître les effets de la micropesanteur sur la fermentation. Par contre, si l’idée date de fin 2013, il faudra attendre encore plusieurs années avant que la brasserie soit prête à l’emploi.

Résultats de la recherche : les effets de l'alcool sont décuplés dans l'espace. Coûts de la recherche : une station spatiale internationale.
Résultats de la recherche : les effets de l’alcool sont décuplés dans l’espace. Coûts de la recherche : une station spatiale internationale.

Une petite pinte pour l’Homme

Tout bon docteur vous dira que la roche lunaire pourrait être bénéfique pour la santé, avant de préciser que cela reste quand même très peu probable. Qu’à cela ne tienne, la brasserie américaine Dogfish Head vous propose la Celest Jewel Ale, confectionnée avec de la poussière de Lune.

Ceci parce que le sol lunaire est très riche en sels et en minéraux, ce qui favorise la fermentation, et aussi, voire surtout, parce qu’ils peuvent : Dogfish Head est partenaire avec l’entreprise ILC Rover, qui élabore des combinaisons pour la NASA. À ce titre, ils ont pu se procurer un peu de ce – je cite – unique et extrêmement rare ingrédient.

Vraiment pas si rare que ça, une fois sur place.
Vraiment pas si rare que ça, une fois sur place.

Il faut une matière littéralement d’un autre monde pour que l’argument « brassé avec de la poussière » ait un impact positif sur le produit. Dans tous les cas, on nous promet une boisson « au goût de terre unique et complexe » qui rappelle un peu les bières allemandes, donc pas si unique, mais c’est une façon fair-play de souligner que la conquête de la Lune n’aurait jamais eu lieu sans les Allemands. Pour s’en faire une idée plus précise, il faudra se rendre dans le Delaware, où se trouve le seul pub où la Celest Jewel Ale est servie.

Dans son bout de tissu d'astronaute, comme ça elle se réchauffe plus vite.
Dans son bout de tissu d’astronaute, comme ça elle se réchauffe plus vite.

Les amoureux de l’espace vous diront sans doutes qu’ils préféreraient se rendre sur la Lune pour y déguster une bière brassée avec de la poussière du Delaware, mais on fait avec les moyens du bord. En outre, Dogfish Head est une brasserie de bonne réputation, donc vous ne perdez sans doute rien à essayer si vous êtes de passage. Enfin, vous ne serez pas surpris d’apprendre que la Celest Jewel Ale est une édition limitée, qui date, elle aussi, de 2013 (c’était une année bizarre pour la bière). Donc si vous êtes intéressé, vous allez devoir expérimenter votre propre course à la Lune.

L’orge qui venait de l’espace

En 2006, dans le cadre d’un test initié conjointement par l’université d’Okayama et l’Institut des Problèmes Médicaux et Biologiques de Moscou, de l’orge fut envoyé dans l’ISS, où on le cultiva durant 5 mois avant d’en ramener les graines sur Terre. Là, elles furent semées dans le centre de recherche de la brasserie Japonaise Sapporo et vous savez maintenant comment est né l’orge de l’espace.

Donc « orge de l'espace » au même titre que les enfants de Neil Armstrong sont des hommes de la Lune.
Donc « orge de l’espace » au même titre que les enfants de Neil Armstrong sont des hommes de la Lune.

Bien que le résultat des récoltes soit essentiellement destiné à la recherche, on en consacre une partie à l’élaboration de la Space Barley, que vous pouvez vous offrir pour 75 Euros les 6 bouteilles de 33cl, à condition d’être un Japonais résidant dans le pays, de vous inscrire à un tirage au sort et d’être sélectionné. Bon joueur, Sapporo nous prévient qu’il ne faut pas s’attendre à une différence de goût majeure entre une Space Barly et une Good Old Earth Barley.

« ça a un goût d'espace ! »
« ça a un goût d’espace ! »

À noter que les recettes seront investies dans la recherche spatiale et l’éducation en Russie et au Japon. Donc pendant que vous buvez pour oublier, l’humanité apprend. Win win.

Drum and brasse

Vous ai-je dit que je me suis rendu au Rock ô Jorat Festival ce week-end ?

Et que je suis un piètre photographe ?
Et que je suis un piètre photographe ?

À l’occasion de ses dix ans, la Brasserie du Jorat décida de marquer cette journée d’une pierre blanche (pourquoi ai-je cette impression d’avoir raté une opportunité de jeu de mots ?) par le biais d’un événement réunissant deux éléments que l’on associe trop rarement à un dixième anniversaire : la bière et le rock. Spoiler alert, c’était super.

Peut-être était-ce d’ailleurs une de ces manifestations déjà réussies avant même d’avoir commencé : un week-end complet de festivités, une quinzaine de concerts, des animations pour petits et grands, des food trucks, une visite de la brasserie et de la bonne bière, on avait toutes les raisons de vouloir y faire un crochet.

Je m’y suis rendu pour ma part samedi soir, en profitant des navettes assurant gratuitement l’aller-retour aux piétons comme moi ou aux automobilistes responsables comme vous ; une fois sur place, j’ai assisté au très bon concert d’Émilie Zoé, vu plein de sourires et de bonne humeur, découvert d’excellentes bières et ramené un chouette souvenir.

Nombre de grands artistes étaient présents, parmi lesquels Joe Brassin, Froment Pagny, The Black Eyed Pils, Jacques Dutrinque, Pint, Draft Punk, Bal-Avoine, Damien Saeigle, Soaf, Nana Mousse-Kouri, Ad’Ale, Ace of Brasse et Boire Désir.

Il fallait voir le public reprendre en cœur « quand je pense à fermente » !
Il fallait voir le public reprendre en cœur « quand je pense à fermente » !

Blagues à part, je n’ai aucune idée des chiffres ou de la fréquentation, mais entre le cadre plaisant, la bonne cuvée, la belle musique, l’organisation solide (merci pour les navettes !) et la super ambiance, ce que je retire de cette soirée m’incite à penser que la Brasserie du Jorat devrait fêter ses dix ans plus souvent.

La bière au Moyen Âge

On l’a vu, la bière a été l’une des pierres angulaires des civilisations antiques, avec la poterie, l’écriture et les rois qui se prennent pour des dieux. Avec le temps toutefois, sa popularité s’éroda quelque peu, notamment en Grèce et à Rome, où les hautes sphères de la société lui préféraient la noblesse d’un vin dans lequel on sautait pourtant à pieds nus.

Brutes.
Brutes.

Si les méthodes de brassage n’évoluèrent plus tant que ça durant l’antiquité tardive, la recette n’en continua pas moins de voyager, jusqu’à gagner les derniers bleds du monde connu qui n’en avaient pas encore fait la découverte ; la consommation comme la confection de bière demeura toutefois l’apanage des petites gens, le vin gardant la préférence des plus fortunés et de l’Église. Cette dernière percevait d’ailleurs la bière comme un liquide du Diable, contrairement au vin, qui était le sang du Christ. Allez argumenter contre ça…

C’est pourtant aux moines que l’on devra le retour au premier plan du liquide du Diable, lorsque les monastères s’entichèrent de la confection de bière, moins onéreuse à produire que le vin. Dès le septième siècle, il était devenu courant pour les moines de brasser un ou plusieurs types de bière, que ce soit pour leur consommation personnelle, pour offrir aux pèlerins ou pour soigner les malades.

Et puis, avec le temps, on reprit conscience des vertus de la bière ; à une époque où l’eau favorisait les épidémies, on ne pouvait que percevoir comme une bénédiction le fait que se mettre une mine équivalait à se prémunir contre les maladies. La consommation de bière sauva bien des vies et l’Église, avec qui c’était tout ou rien, déclara que ce breuvage était un bienfait de Dieu, l’action de la levure pouvant être perçue comme un miracle.

Ils avaient bien d'autres théories, mais celle du miracle avait la préférence du moment, en ce qu'elle était la seule qui ne vous envoyait pas au bûcher.
Ils avaient bien d’autres théories, mais celle du miracle avait la préférence du moment, en ce qu’elle était la seule qui ne vous envoyait pas au bûcher.

Bien entendu, Moyen Âge oblige, les brasseurs se débrouillaient avec ce qu’ils avaient sous la main, ce qui pouvait considérablement varier d’une région à une autre ; en résulta donc nombre de méthodes de brassages et de recettes différentes, qui se perfectionnèrent au fil du temps. Et bien qu’à terme on se mit d’accord un peu partout pour reconnaître que le houblon paraissait plus ou moins indispensable, beaucoup de ces méthodes survécurent jusqu’à nos jours, et leurs résultats garnissent encore nos comptoirs.

C’est du reste à force de tâtonner qu’on développa en Bavière une nouvelle méthode de fermentation, qui offrait l’avantage de mieux supporter la chaleur et dont le résultat se conservait plus longtemps. La fermentation basse était née, amenant toute une gamme de perspectives nouvelles, dont découlerait notamment la Pils. La chose fut perçue comme une révolution.

Révolution.
Révolution.

Et c’est ainsi que grâce aux bons soins des moines, la bière passa d’un mets très nutritif semi-liquide dont même les Romains ne voulaient pas à ce que l’on connaît aujourd’hui. Et comme par hasard, quelques siècles plus tard, on entrait dans la Renaissance.

Sources (lol) : http://www.histoire-pour-tous.fr/dossiers/232-histoire-generale/3608-histoire-de-la-biere-2-le-moyen-age.html

Modération à l’anglaise

La modération, c’est cette forme de responsabilité qui vous enjoint à décliner cette cinquième canette de 8.8 avant de prendre le volant pour rentrer ; à l’ère de la consommation, nous sommes constamment cernés par de vastes choix de saveurs et savoir dire « non merci » est une part importante de la vie de trogne.

Cependant, le choix ne nous est pas toujours offert. C’est notamment ce qu’ont appris à la dure les citoyens de Londres le jour où une vague de bière haute de trois mètres les emporta.

Ou est votre flegme maintenant, habitants de Londres ?
Ou est votre flegme maintenant, habitants de Londres ?

La Meux Brewery Co, située dans un quartier pauvre de la capitale, brassait d’importantes quantité de porter dans des cuves qui commençaient à accuser le poids des ans ; durant cette tragique journée du 16 octobre 1814, d’assourdissantes déflagrations se font entendre dans les environs alors que les cerceaux de fer entourant l’une des cuves éclatent les uns après les autres, jusqu’à ce que le contenant cède, libérant son précieux nectar qui y fermentait sans rien demander à personne depuis dix mois.

Un effet domino plus tard, c’est une masse de près d’un million et demi de litres de bière qui passe à travers le mur et s’en va offrir avec insistance la tournée générale aux paisibles agglomérations des alentours. Deux maisons sont littéralement emportées tandis que la vague inonde le quartier, où des familles entières s’entassaient dans de petites pièces ou même des caves. Un pub proche est également dévasté, probablement à l’instant où le tôlier annonçait qu’on ne servait plus.

Alors qu’on serait tenté de croire que ceci est probablement la catastrophe la plus sympa qui puisse nous frapper, il y eut tout de même neuf victimes à déplorer, parmi lesquelles des brasseurs, un enfant de trois ans, la jeune serveuse du pub cité plus haut, ainsi qu’une mère et sa fille qui prenaient le thé dans une pièce des environs.

Mais ce dernier cas était probablement un acte délibéré de la vague.
Mais ce dernier cas était probablement un acte délibéré de la vague.

Aux habitants se précipitant sur les lieux pour porter secours aux blessés s’ajoutèrent ceux qui s’y rendirent avec des récipients pour retirer leur part. Des bagarres éclatent, des blessés sont acheminés à l’hôpital. Leur odeur d’alcool est si forte qu’une fois sur place, d’autres patients croient qu’on y improvise une petite fête à laquelle ils ne sont pas invités et se mettent en rogne. Des échauffourées éclatent, le temps qu’on clarifie la situation.

Le quartier mit plusieurs jours à évacuer l’alcool qui s’était infiltré dans chaque trou et l’odeur de la bière y régna durant des semaines ; de leur côté, les propriétaires de la brasserie furent innocentés par la justice, qui définit l’accident comme étant « un acte de Dieu ».

« C'est un marrant, Dieu. »
« C’est un marrant, Dieu. »

La Meux Brewery fut néanmoins durement frappée par la perte engendrée par la catastrophe, mais toucha une compensation de l’état qui la remit à flot. Comme ça, ça nous fait une happy end.

La bière, c’est le futur

Étant donné qu’on confectionnait et consommait déjà de la bière avant même de se sédentariser, vous ne serez sans doute guère surpris d’apprendre qu’on lui doit également nombre d’avancées technologiques. Et lorsqu’on en met quelques-unes côte à côte, on se dit que sans le houblon, l’humanité frapperait toujours rageusement des morceaux de silex au lieu de propager la science et le progrès à l’Oktoberfest.

La réfrigération

Alors que le brassage de la bière génère de la chaleur et que celle-ci peut être néfaste au produit, il a longtemps fallu acheminer continuellement de la glace dans les celliers des brasseries importantes pour y maintenir un niveau de fraîcheur acceptable.

Bonhomme de neige était alors un métier respecté.
Bonhomme de neige était alors un métier respecté.

On ne peut qu’imaginer les problèmes sans fin qui se posent à qui doit systématiquement empiler des blocs de glace dans sa propre cave, et il aura fallu attendre l’an 1873 (ou 76 selon les sources, mais on s’en fout hein ?) pour que l’ingénieur allemand Carl von Linde développe le premier réfrigérateur pour la brasserie bavaroise Spaten.

Pour être honnête, d’autres avant lui avaient déjà développé des machines frigorifiques, mais l’appareil de von Linde était le premier réfrigérateur domestique tel que nous le connaissons. Bientôt, chaque brasserie était équipée de son propre système de réfrigération, puis nos maisons.

Outre les bénéfices évidents retirés de cette invention, on lui doit sans doute le maintien du prix de la bière à un niveau raisonnable, parce qu’au vu du climat actuel, un bloc de glace vaudrait à peu près son poids en émeraudes.

Les bouteilles en verre

Si la bouteille de verre existe depuis un certain temps, sa confection était laborieuse jusqu’à l’aube du vingtième siècle. Il fallait chasser la silice sauvage dans la steppe, puis patiemment assembler les débris et leur donner la forme voulue au marteau à bomber le verre.

En 1903 toutefois, Michael Joseph Owens révolutionna la pratique en automatisant la construction de bouteilles en verre ; il développa ce que l’on appellera (à tort) le botellotron 5000, qui était capable de confectionner 12 bouteilles par minute. En 1912, le chiffre montait à 50, puis carrément à 240 après encore quelques années.

Le tout avec finesse et élégance.
Le tout avec finesse et élégance.

Initialement utilisée pour fabriquer des récipients pour la bière, l’ale, la porter ainsi que divers sodas pour se donner bonne conscience, la machine fut bientôt employée aux quatre coins du globe et servait à confectionner des bouteilles de lait, de ketchup, de vin et de tout ce que vous voulez.

Le dioxyde de carbone

On sait que le dix-huitième siècle connut nombre de grands hommes de lettres et de science, et l’un d’entre eux mérite tout particulièrement qu’on lui lève notre verre, pour de nombreuses bonnes raisons. Le britannique Joseph Priestley était tout à la fois : pasteur, théologien, enseignant, scientifique, pédagogue, philosophe et contestataire politique, il publia plus de cent ouvrages, échangeait avec plaisir ses idées et découvertes, admettait ses erreurs dont il riait volontiers, cherchait à réconcilier science et religion et n’hésitait pas à critiquer son propre gouvernement, allant jusqu’à applaudir la révolution française, lui valant à terme de gagner les USA après l’incendie criminel de sa maison et de son église en 1791.

Pour en revenir au sujet qui nous intéresse, c’est parce que Joseph Priestley vivait en face d’une brasserie dont il observait les émanations dues à la fermentation qu’il prit conscience que l’air semblait être constitué de plusieurs éléments, dont un en particulier paraissait suspicieusement plus lourd que d’autres ; il venait de découvrir le dioxyde de carbone et, bien qu’il ne réalisa jamais pleinement l’importance de sa découverte, il parvint à l’isoler et, de facto, créa l’eau gazeuse que vous dégustez en ce moment.

Je pars du principe que vous lisez ce blog en buvant une eau minérale mais, soyons honnêtes, dans le fond je n'y crois pas une seconde.
Je pars du principe que vous lisez ce blog en buvant une eau minérale mais, soyons honnêtes, dans le fond je n’y crois pas une seconde.

À terme, les recherches de Priestley aboutirent à la découverte de huit types de gaz, dont l’oxygène, le gaz hilarant et le gaz carbonique. Ce qui est un beau pas en avant pour quelque chose qu’on avait désigné sous la dénomination fourre-tout de « air » pendant des siècles.

Drêche russe

La bière en Russie, c’est une belle partiellement passable histoire d’amour qui débuta vers la fin du 18ème siècle, lorsque des brasseurs anglais distillèrent l’Imperial Stout pour éveiller l’intérêt de la cour du Tsar. L’idée était d’élaborer un breuvage dont la teneur en alcool était tellement élevée qu’un jour ou l’autre, les Russes finiraient presque immanquablement par la remarquer.

Car oui, à l’époque, Ivan penchait surtout pour la vodka et dès lors, bonne chance pour vous imposer dans ce marché-là avec vos gentilles mousses.

Savoir apprécier la bière requiert toute la finesse d'un palais délicat.
Savoir apprécier la bière requiert toute la finesse d’un palais délicat.

Il faut dire que l’alcool en Russie est presque perçu comme un symbole national et identitaire ; le peuple traversa chacun des grands changements qui jalonnent sa riche histoire une bouteille à la main, sa consommation l’accompagne depuis l’aube des temps, l’aidant à oublier la misère ou la morosité, générant tantôt d’incommensurables scènes de liesse populaire, tantôt de sombres tragédies plongeant toute la nation dans le deuil. C’est un peu comme si, en Suisse, on avait toujours eu Federer.

Du coup, essayez de le lui enlever ! Les mesures visant à limiter la consommation excessive, adoptées au début de la guerre par Nicolas II (qui n’avait peut-être pas très bien choisi son moment), aboutirent à la révolution russe, tandis que celles émises par Gorbatchev finirent de dissoudre le bloc de l’est. Actuellement, Poutine cherche à son tour à lutter contre l’alcoolisme en Russie, ce qui devrait donc incessamment le mener à sa perte, et le monde pourra méditer sur la leçon selon laquelle une bonne action de Poutine aura causé sa chute.

Mais revenons-en à nos houblons (j’imagine que je suis le premier à faire ce jeu de mots) ; si, au pays des Tsars, la vodka reste toujours en tête des habitudes de consommation, la bière gagna peu à peu en popularité, jusqu’à y devenir à peu près aussi répandue que sous nos latitudes. Toutefois, son commerce reçut un solide coup sur la nuque le premier janvier 2013, lorsque le gouvernement y reconnut officiellement la présence d’alcool.

Après des années d'enquête policière.
Après des années d’enquête policière.

Car avant cette date, toute boisson dotée d’un taux d’alcool inférieur à 10% était considérée comme un aliment et rangée à ce titre entre les jus de fruits et les sodas. Et oui, elles étaient statistiquement en tête des ventes des boissons non alcoolisées ; on en trouvait dans les kiosques, dans des échoppes ouvertes toute la nuit dont la loi prohibait la vente d’alcool, dans des stations-service et même dans des magasins situés à proximité des écoles.

Tout est prêt pour la collation des élèves.
Tout est prêt pour la collation des élèves.

En conséquence, les Russes se mirent à stocker chez eux, puis se rendirent compte que tout ceci prend de la place et c’est depuis lors le lent et inexorable retour à la case vodka. Mais c’était bien essayé, Angleterre !

And the winner is… connais pas

Si vous êtes ici, il y a de bonnes chances pour que la bière ne vous soit pas un domaine complètement obscur. Aussi, plutôt que d’aborder les poncifs de ce sujet que vous maîtrisez certainement mieux que moi (« connaissez-vous la Westmalle ? »), nous allons plutôt nous intéresser à des faits ignorés et des breuvages méconnus, comme par exemple la marque la plus vendue au monde.

Ceci est la Snow Beer, la bière la plus écoulée sur la planète en terme de quantité. En 2012, on en consommait chaque jour de quoi remplir douze piscines olympiques, sans qu’elle n’ait jamais à quitter ses frontières ; uniquement brassée en Chine, elle ne s’adresse qu’à son propre bassin de consommateurs, largement assez conséquent pour en faire le leader mondial.

Comme on peut le voir sur cette subtile métaphore
Comme on peut le voir sur cette subtile métaphore

La marque appartient conjointement à SABMiller et à China Resources Entreprise. Fondée en 1994, elle comptait alors deux brasseries, ensuite de quoi elle connut une expansion similaire à celle du pays en lui-même, qui lui vaut aujourd’hui de posséder plus de 90 brasseries à travers le territoire chinois. Contrairement à sa dauphine la Tsingtao, elle n’a jamais cherché à quitter ses frontières, ce qui ne l’empêche pas d’être à peu près deux fois plus consommée.

Graphique

Et c’est apparemment sa seule particularité ; ceux qui y ont goûté décrivent une breuvage quelconque et sans surprise, très comparable à la pression que vous trouvez au rade juste en bas de chez vous. Elle-même n’a du reste pas la prétention d’être exceptionnelle, puisqu’on peut y lire la phrase « relax, it’s fine » sur l’étiquette.

L’année passée toutefois, la marque connaissait sa première baisse en dix ans, avec une chute de 1% dans les ventes. La raison en est que les consommateurs, après des années de Snow, commencent à s’intéresser à cette insignifiante chose que l’on appelle le « marché de la bière ». Les brasseries artisanales éclosent autour de certaines grandes villes tandis que l’importation de marques européennes profite d’une petite hausse.

C’est sûr qu’après 20 ans à consommer toujours la même bière bon marché, on doit avoir le palais gentiment prêt à tester autre chose.

Sumer time

Dans la série « apprenez comment vos défauts ont façonné l’espèce humaine », on va se pencher aujourd’hui sur les origines de la bière, et là vous vous regardez tous d’un air gêné en vous demandant qui va prendre sur lui de me rappeler qu’on a déjà parlé de ça.

Oui mais vous pensez bien qu’il y a davantage à en dire, d’ailleurs je risque de pas mal vous bassiner avec ça ces prochains temps. Donc nous avions déjà vu que la bière était à l’origine une sorte de pain liquide qu’on ingérait à la paille, un gruau probablement pas franchement affolant si l’on se base sur les critères de notre époque. Ce qui n’empêche pas qu’on s’en est fait péter la panse pendant des millénaires avant qu’on commence à se dire qu’on pouvait sans doute faire mieux.

Et il a fallu le peuple qui bâtissait des merveilles en quantité industrielle pour arriver à ce constat.
Et il a fallu le peuple qui bâtissait des merveilles en quantité industrielle pour arriver à ce constat.

Mais évidemment, si on consommait de la bière, ce n’était pas juste pour se piquer la ruche – ça c’était juste un plus – mais plutôt parce qu’elle était relativement simple à confectionner et qu’elle se conservait bien. Mais elle offrait aussi un autre avantage : elle servait de lien social.

Ce n’est pas un hasard si la plus ancienne bière que l’on connaisse est sumérienne : les Sumériens ont formé la première civilisation reconnue au crépuscule de l’âge de pierre et la boisson n’y était pas pour rien. Retranchés à l’origine dans les montagnes de l’Iran et de la Turquie actuelle, certains de nos lointains ancêtres sont descendus dans les vallées au terme de l’ère glaciaire et y ont découvert des terres où la vie serait autrement plus simple que dans leurs grottes.

En a alors découlé un concept qui est devenu la grande tendance du moment, à savoir la sédentarisation. Il n’était plus nécessaire de parcourir jusqu’à une centaine de bornes pour ramener de quoi préparer du pain et l’abondance de gibier permettait de conserver les précieuses céréales pour établir les premières cultures. Le grain en rab était stocké dans des greniers et il devint enfin possible de brasser de la bière régulièrement en vue des repas communs, des rites religieux ou des sauteries. Au sein de la vie nomade des alentours, l’abondance de bière devint l’une des grandes promesses de la vie urbaine et, dans les cités, on en offrait volontiers aux voyageurs en espérant les voir s’établir dans le patelin pour aider la communauté.

Et comme les premiers chats domestiques veillaient au grain – littéralement – on peut imaginer que les lolcats antiques devinrent l'autre grand attrait de la civilisation.
Et comme les premiers chats domestiques veillaient au grain – littéralement – on peut imaginer que les lolcats antiques devinrent l’autre grand attrait de la civilisation.

C’est ainsi que le concept du chasseur-cueilleur entra dans le has-been et que les peuples raffinés des villes prospéraient en picolant, que ce soit pour faire la fête, pour enterrer leurs morts, pour célébrer les dieux, pour se donner du courage face à des envahisseurs, pour fêter leurs victoires face auxdits envahisseurs, pour établir des contacts diplomatiques ou simplement pour se nourrir.

« Chasser et cueillir, c'est teeeellement -10'000 ! »
« Chasser et cueillir, c’est teeeellement -10’000 ! »

Résultat, c’était la qualité des brasseries qui définissait si une ville était attrayante ou non, à tel point qu’il arrivait à de minuscules communautés de se métamorphoser en villes importantes simplement parce que la réputation de leurs bières attirait le chaland. C’était le cas notamment de Kish, petit patelin sumérien proche de Babylone, qui devint une cité densément peuplée grâce à la réputation d’une brasseuse répondant au doux nom de Kubaba, dont on se souvient comme la Reine de Kish, ou la Reine de la Bière.

Maintenant il faudrait qu'une habitante de Bière soit reconnue comme la Reine de la Quiche et la boucle serait bouclée.
Maintenant il faudrait qu’une habitante de Bière soit reconnue comme la Reine de la Quiche et la boucle serait bouclée.

Et finalement, l’importance de la bière dans la culture de nos lointains ancêtres s’essayant aux joies de la sédentarisation pousse certains archéologues à suspecter que les premières cultures n’eurent pas pour but de créer une abondance de pain, mais de bière ; le rôle social qu’elle jouait, l’identité qu’elle permit de façonner ou encore les traditions qui en découlèrent sont autant de raisons qui inclinent quelques chercheurs à penser qu’au final, ce fut la bière et non le pain qui servit de kickstarter à la civilisation. Parce que récupérer un peu de grain pour faire du pain, c’était possible un peu partout ; par contre, avoir suffisamment de réserves pour préparer de la bière demandait beaucoup plus de travail. Cela nécessitait tout un village.

Et pour terminer, la recette de la bière traditionnelle sumérienne, si vous voulez vous y essayer :

Bon, mais avant ?

Les temps ont bien changé au fil des âges, mais s’il est une chose qui est restée plus ou moins la même, c’est que lorsque vous amenez de la picole quelque part, les gens vont se ruer dessus de tous les côtés comme des fourmis. Certains vous diront que la consommation d’alcool est aussi ancienne que l’Homme, mais ils ont tort : elle était là avant nous puisque nos ancêtres grands singes avaient déjà un penchant pour les fruits trop mûrs.

Résultat, après nous être sédentarisés, avoir développé un langage et appris à façonner et manier des outils, on n’a pas mis bien longtemps à employer ces nouvelles capacités pour étoffer nos cabinets à liqueurs ; et sitôt les premières agglomérations établies, on se plaignait déjà des chansons beuglées à tue-tête par des ivrognes titubant dans la nuit.

Probablement les premières notes de « Seven Nation Army ».
Probablement les premières notes de « Seven Nation Army ».

La plus ancienne épopée que l’on connaisse, rédigée en Mésopotamie en 2600 avant notre ère, nous parle de l’histoire de Gilgamesh, un type tellement bourrin que les dieux lui donnèrent un ami pour canaliser son tempérament (résumé). Ce dernier s’appelle Enkidu, et l’un des enseignements qu’on lui donne avant de le lâcher dans le monde à la recherche de son rival est « bois de la bière, c’est l’usage du pays ». Donc voilà : question mentalités, la grosse différence entre avant et maintenant, c’est que Gilgamesh est mort. Le reste est plus ou moins pareil.

Ce qui amène une question fondamentale : quel genre de bière buvait-on à l’époque ? Et bien vous ne soupçonnez pas jusqu’où certains sont prêts à aller pour percer ce mystère, et vu la peine qu’ils se donnent, il serait dommage de ne pas nous y arrêter un instant.

La Sikaru, Mésopotamie

La Mésopotamie étant la plus ancienne civilisation de l’Histoire, quoi de plus normal que la plus vielle bière que l’on connaisse soit mésopotamienne ? La Sikaru, ainsi que la vingtaine d’autre types de bières que l’on consommait entre les fleuves, était déjà couramment brassée en -4000 à partir de malt d’orge et d’épeautre et aromatisée à la cannelle, au miel ou aux dattes. Et bien qu’il soit difficile d’être précis, certains signes inclinent à penser qu’on en confectionnait et consommait déjà en -9’000 dans certaines régions sumériennes.

La grande question pour les chercheurs étudiant ce breuvage concernait la levure : si, durant l’Égypte antique, on connaissait déjà les rudiments nécessaires à son élaboration, on a longtemps douté qu’il en allait de même mille ans plus tôt entre le Tigre et l’Euphrate. Plusieurs hypothèses ont circulé, dont une avançant que la levure était issue de la salive des brasseurs, induisant le procédé de fabrication que vous pouvez imaginer.

« Je ne suis pas sûr de l'aimer, ta bière artisanale. Qu'est-ce qu'il y a dedans ? »
« Je ne suis pas sûr de l’aimer, ta bière artisanale. Qu’est-ce qu’il y a dedans ? »

Une branche spécifique de l’archéologie, dite « expérimentale », s’est attelée à la dure tâche de tenter de brasser la Sikaru à l’ancienne, et les chercheurs pensent avoir trouvé la recette. Si ça peut vous rassurer, sachez que la théorie de la salive n’a apparemment pas passé le cap de la pratique (du moins pour cette bière-ci). Encore une dure journée au labo.

- À la science ! - Ta gueule.
– À la science !
– Ta gueule.

La Sikaru était confectionnée à partir de galettes de pain à peine cuites qu’on plongeait dans des jarres d’eau, elles-mêmes enfoncées dans le sol pour en capter la fraîcheur, puis qu’on laissait fermenter. On la consommait à plusieurs, assis autour du récipient, en se servant de longues pailles pour en filtrer les grumeaux.

Et maintenant vous savez comment on a inventé la paille (véridique).
Et maintenant vous savez comment on a inventé la paille (véridique).

La Sikaru était habituellement brassée par les femmes et, initialement, par les prêtresses de Ninkasi, la déesse qui en avait fait cadeau aux hommes pour qu’ils soient heureux (on avait une vision très directe des choses en ce temps-là). Elle avait la consistance du porridge et était finalement autant un mets qu’une boisson ; composante essentielle de l’alimentation de l’époque, elle était consommée quotidiennement par toutes les strates de la population et tenait un rôle central dans la société, d’une part parce qu’on s’ennuyait un peu là-bas (la vie en Mésopotamie consistait essentiellement à vénérer les dieux et rien d’autre jusqu’à Hammourabi), et aussi parce qu’alcool oblige, les bactéries n’y étaient pas à la fête, faisant de la bière l’un des plats les plus sains de l’époque.

La Kui, Chine

Vu que les Chinois ont à peu près tout inventé avant tout le monde, il était évident qu’ils auraient aussi leur bière. La Kui était le moyen le plus ancien de se prendre une bonne kuite en Chine et était brassé en -7000 dans plusieurs patelins du territoire.

La Kui était confectionnée d’une façon relativement similaire à celle des Égyptiens et des Mésopotamiens, mais l’ingrédient principal en était, surprise, le riz. Contrairement à sa cousine la Sikaru, elle ne tenait pas une place prépondérante dans la société et n’était peut-être appréciée que par une minorité.

Un peu comme leurs bières modernes.
Un peu comme leurs bières modernes.

Avec l’avènement de la dynastie Han, la Kui fut remplacée par le Huangjiu dans les habitudes des Chinois et la confection de bière recula dans tout le pays.

Le Zythum, Égypte

Les Égyptiens étaient très portés sur la picole, chose qu’un simple coup d’œil à leur panthéon vous confirmera. On appelait « Zythum » la bière en général et la sorte la plus répandue se nommait « Heket ». Sur leurs monumentaux chantiers, on estime qu’on en consommait en moyenne quatre litres par jour et par personne.

La bière fut introduite dans le pays au cours des premiers échanges avec la Mésopotamie il y a plus de cinq mille ans et, initialement, elle tint une place à peu près similaire en Égypte qu’au delà de l’Euphrate, quotidiennement consommée par toute la population et pourvue d’une forte importance culturelle.

Quand quelque chose nous rend joyeux, on veut bien lui faire une petite place dans nos cultures.
Quand quelque chose nous rend joyeux, on veut bien lui faire une petite place dans nos cultures.

Avec le temps, la confection de la bière se modernisa et bientôt, les nombreuses maisons de bière brassaient de grandes quantités de breuvage qu’ils filtraient puis transvasaient dans des amphores destinées au prolifique commerce du pays. D’Égypte, le zythum gagna la Grèce puis, par la suite, Rome, sans toutefois y rencontrer le même succès. Donc maintenant vous savez pourquoi ces nations sont tombées en décadence.