Bon, mais avant ?

Les temps ont bien changé au fil des âges, mais s’il est une chose qui est restée plus ou moins la même, c’est que lorsque vous amenez de la picole quelque part, les gens vont se ruer dessus de tous les côtés comme des fourmis. Certains vous diront que la consommation d’alcool est aussi ancienne que l’Homme, mais ils ont tort : elle était là avant nous puisque nos ancêtres grands singes avaient déjà un penchant pour les fruits trop mûrs.

Résultat, après nous être sédentarisés, avoir développé un langage et appris à façonner et manier des outils, on n’a pas mis bien longtemps à employer ces nouvelles capacités pour étoffer nos cabinets à liqueurs ; et sitôt les premières agglomérations établies, on se plaignait déjà des chansons beuglées à tue-tête par des ivrognes titubant dans la nuit.

Probablement les premières notes de « Seven Nation Army ».
Probablement les premières notes de « Seven Nation Army ».

La plus ancienne épopée que l’on connaisse, rédigée en Mésopotamie en 2600 avant notre ère, nous parle de l’histoire de Gilgamesh, un type tellement bourrin que les dieux lui donnèrent un ami pour canaliser son tempérament (résumé). Ce dernier s’appelle Enkidu, et l’un des enseignements qu’on lui donne avant de le lâcher dans le monde à la recherche de son rival est « bois de la bière, c’est l’usage du pays ». Donc voilà : question mentalités, la grosse différence entre avant et maintenant, c’est que Gilgamesh est mort. Le reste est plus ou moins pareil.

Ce qui amène une question fondamentale : quel genre de bière buvait-on à l’époque ? Et bien vous ne soupçonnez pas jusqu’où certains sont prêts à aller pour percer ce mystère, et vu la peine qu’ils se donnent, il serait dommage de ne pas nous y arrêter un instant.

La Sikaru, Mésopotamie

La Mésopotamie étant la plus ancienne civilisation de l’Histoire, quoi de plus normal que la plus vielle bière que l’on connaisse soit mésopotamienne ? La Sikaru, ainsi que la vingtaine d’autre types de bières que l’on consommait entre les fleuves, était déjà couramment brassée en -4000 à partir de malt d’orge et d’épeautre et aromatisée à la cannelle, au miel ou aux dattes. Et bien qu’il soit difficile d’être précis, certains signes inclinent à penser qu’on en confectionnait et consommait déjà en -9’000 dans certaines régions sumériennes.

La grande question pour les chercheurs étudiant ce breuvage concernait la levure : si, durant l’Égypte antique, on connaissait déjà les rudiments nécessaires à son élaboration, on a longtemps douté qu’il en allait de même mille ans plus tôt entre le Tigre et l’Euphrate. Plusieurs hypothèses ont circulé, dont une avançant que la levure était issue de la salive des brasseurs, induisant le procédé de fabrication que vous pouvez imaginer.

« Je ne suis pas sûr de l'aimer, ta bière artisanale. Qu'est-ce qu'il y a dedans ? »
« Je ne suis pas sûr de l’aimer, ta bière artisanale. Qu’est-ce qu’il y a dedans ? »

Une branche spécifique de l’archéologie, dite « expérimentale », s’est attelée à la dure tâche de tenter de brasser la Sikaru à l’ancienne, et les chercheurs pensent avoir trouvé la recette. Si ça peut vous rassurer, sachez que la théorie de la salive n’a apparemment pas passé le cap de la pratique (du moins pour cette bière-ci). Encore une dure journée au labo.

- À la science ! - Ta gueule.
– À la science !
– Ta gueule.

La Sikaru était confectionnée à partir de galettes de pain à peine cuites qu’on plongeait dans des jarres d’eau, elles-mêmes enfoncées dans le sol pour en capter la fraîcheur, puis qu’on laissait fermenter. On la consommait à plusieurs, assis autour du récipient, en se servant de longues pailles pour en filtrer les grumeaux.

Et maintenant vous savez comment on a inventé la paille (véridique).
Et maintenant vous savez comment on a inventé la paille (véridique).

La Sikaru était habituellement brassée par les femmes et, initialement, par les prêtresses de Ninkasi, la déesse qui en avait fait cadeau aux hommes pour qu’ils soient heureux (on avait une vision très directe des choses en ce temps-là). Elle avait la consistance du porridge et était finalement autant un mets qu’une boisson ; composante essentielle de l’alimentation de l’époque, elle était consommée quotidiennement par toutes les strates de la population et tenait un rôle central dans la société, d’une part parce qu’on s’ennuyait un peu là-bas (la vie en Mésopotamie consistait essentiellement à vénérer les dieux et rien d’autre jusqu’à Hammourabi), et aussi parce qu’alcool oblige, les bactéries n’y étaient pas à la fête, faisant de la bière l’un des plats les plus sains de l’époque.

La Kui, Chine

Vu que les Chinois ont à peu près tout inventé avant tout le monde, il était évident qu’ils auraient aussi leur bière. La Kui était le moyen le plus ancien de se prendre une bonne kuite en Chine et était brassé en -7000 dans plusieurs patelins du territoire.

La Kui était confectionnée d’une façon relativement similaire à celle des Égyptiens et des Mésopotamiens, mais l’ingrédient principal en était, surprise, le riz. Contrairement à sa cousine la Sikaru, elle ne tenait pas une place prépondérante dans la société et n’était peut-être appréciée que par une minorité.

Un peu comme leurs bières modernes.
Un peu comme leurs bières modernes.

Avec l’avènement de la dynastie Han, la Kui fut remplacée par le Huangjiu dans les habitudes des Chinois et la confection de bière recula dans tout le pays.

Le Zythum, Égypte

Les Égyptiens étaient très portés sur la picole, chose qu’un simple coup d’œil à leur panthéon vous confirmera. On appelait « Zythum » la bière en général et la sorte la plus répandue se nommait « Heket ». Sur leurs monumentaux chantiers, on estime qu’on en consommait en moyenne quatre litres par jour et par personne.

La bière fut introduite dans le pays au cours des premiers échanges avec la Mésopotamie il y a plus de cinq mille ans et, initialement, elle tint une place à peu près similaire en Égypte qu’au delà de l’Euphrate, quotidiennement consommée par toute la population et pourvue d’une forte importance culturelle.

Quand quelque chose nous rend joyeux, on veut bien lui faire une petite place dans nos cultures.
Quand quelque chose nous rend joyeux, on veut bien lui faire une petite place dans nos cultures.

Avec le temps, la confection de la bière se modernisa et bientôt, les nombreuses maisons de bière brassaient de grandes quantités de breuvage qu’ils filtraient puis transvasaient dans des amphores destinées au prolifique commerce du pays. D’Égypte, le zythum gagna la Grèce puis, par la suite, Rome, sans toutefois y rencontrer le même succès. Donc maintenant vous savez pourquoi ces nations sont tombées en décadence.

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