Le chant des artisans

Mais au fait, me demandai-je, c’est quoi une bière artisanale ? C’est quoi, une micro-brasserie ?
En France, le terme artisan est protégé. Ça simplifie le débat. Ça n’empêche pas certaines brasseries de produire de fausses bières régionales.
Aux Etats-Unis, une microbrasserie produit moins de 15’000 fûts par an, indique Wikipedia. Ça simplifie aussi le débat.

En Suisse, rien de bien clair.

Mais la bière artisanale est à la mode est quand quelque chose est à la mode, les gros groupes essaient de le récupérer. Là, bon, la ficelle est tellement grosse que ça ne devrait pas marcher :

NON

J’ai goûté (du bout des lèvres) cette bière soi-disant artisanale et romande. Un mot me vient à l’esprit : beurk. Les premiers avis sur Ratebeer sont pour le moins mitigés.

La « Cardoche », avant, c’était la bière des Fribourgeois. Pas très bonne, certes, mais meilleure que toutes les autres mauvaises lager parce qu’elle était d’ici. Puis en 2012, l’usine ferme est la production se fait à Rheinfelden. Les Fribourgeois ne sont pas très très contents.

Deux ans plus tard, dans son magazine malicieusement appelé « Soif [pdf] », Feldschlösschen prétend sur de longues pages que les Dzozets aiment toujours autant leur bintche du cru. Hockeyeurs, étudiants, tous sponsorisés par la marque, répètent le joli petit refrain.

Au passage, on y apprend la naissance de cette bien pâle Brunette. Brassée… en Valais.

Comme je suis un garçon curieux, j’ai tout de même posé des questions au service de presse de chez Feldschlösschen.

Vous produisez désormais une bière qualifiée d’artisanale, mérite-t-elle vraiment ce nom ?

Oui, elle mérite ce nom, pour le raisons suivantes:
  • Un brasseur et un développeur de produits, ont créé ensemble la Cardinal Brunette, bière à fermentation haute, à l’arôme malté. C’est une ale typique. La bière est le résultat de leur collaboration et de leur passion de brasser la meilleure bière pour l’entreprise Feldschlösschen. 
  • La bière est brassée en Valais, à la Brasserie Valaisanne à Sion; c’est une brasserie de petite taille et avec des installations comme celles d’une brasserie artisanale.

Qu’est-ce que c’est, pour vous, au juste, une bière artisanale ?

C’est une bière brassée avec de la passion, qui a été crée par des brasseurs par passion pour leur profession et qui est consommée par des passionnés de la bière.

A quel public pensez-vous vous adresser ?

C’est une bière pour tous les amateurs de bière. Et pour celles et ceux qui veulent goûter autre chose que de la bière lager pour changer.

Nous avons lancé Cardinal Brunette pour la gastronomie. C’est une innovation qui offre des chances à nos clients dans la gastronomie de toute la Suisse. Nous démontrons ainsi, que le marché suisse romand est important pour nous.
***

Beaucoup de passion, donc. Beaucoup moins de goût, hélas.

***
Mais au fait, dis-moi : c’est quoi, une bière artisanale ?

 

 

 

 

7 réflexions au sujet de « Le chant des artisans »

  1. L’artisanat, c’est effectivement de la passion, mais aussi un certain côté manuel et un état d’esprit. Rien de très quantitatif jusque là, je te l’accorde.. La notion du volume produit est effectivement limpide, mais ça me semble justement trop rigide. Bref, la notion de débat est aussi incontournable!

    Ci-dessous un autre point de vue, bien intéressant : https://docs.google.com/document/d/1blR3ucdI_Udz7If_oiiyjITF-C8M0osnXv6Il2Vgxag/edit

  2. Je copie-colle ici la très complète réponse de Bov, à qui j’avais posé la question :

    J’ai un peu de peine à cerner la dénomination artisanale et personnellement, je préfère voir les choses ici dans deux dimensions.
    Tout d’abord la grandeur de la brasserie.
    Selon le pays, la limite pour être considéré comme une micro varie: les USA l’ont fixée à 17’600 hl et l’Allemagne à 5’000 hl (je trouve que cette dernière convient bien à la Suisse).
    Ensuite, dans une autre dimension, je considère ce que les américains appellent « craft » et qui est souvent à tort traduit par « artisanal ».
    Pour être « craft », les US ont fixé différents critères (cf http://www.brewersassociation.org/pages/business-tools/craft-brewing-statistics/craft-brewer-defined), dont la taille (max 7 millions d’hectos), l’indépendance ainsi qu’un état d’esprit (sans doute le plus important). Pour une brasserie « craft », le produit et sa qualité sont le soucis principaux et non pas le rendement absolu au détriment du produit.

    Partant de ces deux dimensions, on peut reprendre les points que tu mentionnes:
    1) même si la plupart des microbrasseries sont à mon avis « craft », certaines d’entre-elles n’ont d’autres ambitions que de copier une lager de masse
    2) de grandes brasseries comme Brewdog, Stone, De Proef et beaucoup d’autres dans le genre ont un esprit « craft », mais n’ont plus depuis longtemps la taille d’une micro

    Je vois donc le monde des brasseries grossièrement divisé en 4 (il y a bien sûr des nuances à apporter, surtout au niveau de la taille):
    – micro/craft: en Suisse c’est la grande majorité
    – micro/non-craft: quelques exceptions
    – macro/craft: pas mal d’exemples dans le monde, surtout au States. En Suisse, seul Doppelleu est prétendant (la BFM est encore trop petite)
    – macro/non-craft: beaucoup bien sûr et en Suisse 19 si je compte bien.

    Concernant le mot artisanal, le problème est qu’il s’oppose à industriel et donc dans une grande mesure, à la notion de grande brasserie.
    Il colle parfaitement seulement à la catégorie micro/craft.

    Quant à la légendaire « Brunette », elle est brassée de manière industrielle dans une brasserie produisant 50’000 hl (la Valaisanne). Ni petite, ni « craft ».
    Mais la dénomination « artisanale » n’étant ni clairement définie ni protégée, ils peuvent malheureseument en faire ce qu’ils veulent et continuer d’essayer de tromper le consommateur …

    1. Je rejoins Bov sur plusieurs points. Effectivement l’aspect indépendant est important et également le produit finit.

      Au niveau du volume, 5’000 HL/an me paraît aussi pas mal pour la Suisse (même si c’est moins de 1’000 x moins qu’aux States quand même..)

  3. Très sincèrement, ce dossier de l’artisanat brassicole est bien trop complexe pour le résumer ici.

    Tout d’abord, pour moi, c’est de remettre le mot artisanat dans un contexte mondialisé et globalisé.
    L’artisanat c’est d’abord un état d’esprit, vouloir créer des recettes pour des bières d’exceptions au lieu de vouloir d’abord vendre. Pour vendre, (essayer) faire comme tout le monde.
    Il y a un point d’indépendance financière, sans pour autant cracher sur les investisseurs, le point de blocage étant 30%, l’independance de décision est quand les fondateurs restent majoritaire à 70%.
    Le point de vue du volume, une microbrasserie ok c’est une production inférieure à 10 000hl, mais elle n’en reste pas moins artisanale. Pour moi une brasserie, peut encore brasser de manière artisanale (avec l’esprit, la créativité, la qualité authentique, etc..) jusqu’à 30 000 hl (50 000hl). Une fois dépassée cette valeur, on se raproche plus d’une standardisation de 5 produits, et on commence doucement à regarder les coûts de production et de fait commencer à substituer du malt par du sucre, du maï, caramel, etc. et de diluer moûts pour faire du volume sans goût.
    Il en va aussi de même pour la vérité sur les bouteilles, produits, lieu de production, etc..
    Mais le marketing comme la qualité organoleptique des bières n’entrent absolument pas en compte dans les caractéristques d’une brasserie artisanale.

    Je suis gentillement de mon côté entrain de créer un dossier de l’artisanat brassicole, avec un algorithme théorique et une échelle qui va avec sur le coeficient d’artisanat d’une brasserie.
    J’ai récolté déjà plusieurs témoiniages venant du monde brassicole francophone sur des débats parallèles (en partie ma réponse ci dessus) à ce sujet.

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