And the winner is… connais pas

Si vous êtes ici, il y a de bonnes chances pour que la bière ne vous soit pas un domaine complètement obscur. Aussi, plutôt que d’aborder les poncifs de ce sujet que vous maîtrisez certainement mieux que moi (« connaissez-vous la Westmalle ? »), nous allons plutôt nous intéresser à des faits ignorés et des breuvages méconnus, comme par exemple la marque la plus vendue au monde.

Ceci est la Snow Beer, la bière la plus écoulée sur la planète en terme de quantité. En 2012, on en consommait chaque jour de quoi remplir douze piscines olympiques, sans qu’elle n’ait jamais à quitter ses frontières ; uniquement brassée en Chine, elle ne s’adresse qu’à son propre bassin de consommateurs, largement assez conséquent pour en faire le leader mondial.

Comme on peut le voir sur cette subtile métaphore
Comme on peut le voir sur cette subtile métaphore

La marque appartient conjointement à SABMiller et à China Resources Entreprise. Fondée en 1994, elle comptait alors deux brasseries, ensuite de quoi elle connut une expansion similaire à celle du pays en lui-même, qui lui vaut aujourd’hui de posséder plus de 90 brasseries à travers le territoire chinois. Contrairement à sa dauphine la Tsingtao, elle n’a jamais cherché à quitter ses frontières, ce qui ne l’empêche pas d’être à peu près deux fois plus consommée.

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Et c’est apparemment sa seule particularité ; ceux qui y ont goûté décrivent une breuvage quelconque et sans surprise, très comparable à la pression que vous trouvez au rade juste en bas de chez vous. Elle-même n’a du reste pas la prétention d’être exceptionnelle, puisqu’on peut y lire la phrase « relax, it’s fine » sur l’étiquette.

L’année passée toutefois, la marque connaissait sa première baisse en dix ans, avec une chute de 1% dans les ventes. La raison en est que les consommateurs, après des années de Snow, commencent à s’intéresser à cette insignifiante chose que l’on appelle le « marché de la bière ». Les brasseries artisanales éclosent autour de certaines grandes villes tandis que l’importation de marques européennes profite d’une petite hausse.

C’est sûr qu’après 20 ans à consommer toujours la même bière bon marché, on doit avoir le palais gentiment prêt à tester autre chose.

Le club des zincs

Ça bouge dans le petit monde brassicole romand. Je te parle vite fait de deux initiatives bien sympathiques.

A Yverdon, Mark Borden a lancé avec d’autres amateurs de bière la « guilde des décapsuleurs ». En gros : des dégustations, des visites de brasseries, pour commencer, et plein d’autres projets ensuite, selon les envies des membres, environ tous les deux mois. Il imagine par exemple des dégustations centrées sur un type précis de bière. Ou même, pourquoi pas, un voyage vers la Belgique. S’il est un des initiateurs du projet, « ce que nous allons en faire dépendra un peu de qui le rejoindra », explique-t-il. Il n’a pas envie d’un club où les organisateurs sont les seuls à faire des propositions, mais d’une véritable plateforme d’échange. Une quarantaine de personnes se sont déjà montrées intéressées, preuve qu’il y a de la demande pour ce genre d’idées.Plus d’infos sur la page Facebook de la Cave à bières.

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On trouve des choses terrifiantes quand on tape « Décapsuleur » dans Google Images. Source: leboncoin.fr

 

Et puisqu’on parle de Facebook, un autre club  qui y est né, mais qui en est déjà largement sorti. Ça s’appelle « Swiss Home Brewers // Brasseurs amateurs suisses« . Un groupe lancé par Richard Soden, un brasseur amateur. Il s’agit, à la base, de s’échanger des astuces entre brasseurs, petits, moyens et grands, de se donner des coups de mains, de s’échanger du malt, des bouteilles, à l’image de ce qui existe déjà largement aux USA – et pour l’observateur non brasseur que je suis, de se réjouir de l’esprit convivial et de l’immense solidarité qui règne entre les différentes brasseries. Richard pensait réunir une dizaine de personnes à Lausanne, il en est à 40 dans toute la Suisse romande. Les échanges ont déjà débouché sur une rencontre, cet été, d’autres sont prévues ainsi que des visites de différentes brasseries. Un projet est né de la première rencontre : l’organisation de compétitions amicales. A partir d’un même moût, chacun ajoute ses houblons, ses levures et une bonne dose de savoir-faire puis on se retrouve pour faire goûter le résultat, et c’est surtout cette étape qui est importante : « C’est important d’avoir l’avis des autres. C’est assez facile faire de la bière, c’est plus difficile d’en faire une bonne. Les amis et la famille sont toujours étonnés de boire les bières fait maison, mais c’est difficile d’avoir une opinion objective de leur part », résume Richard.

Il y a même un t-shirt officiel du club
Il y a même un t-shirt officiel du club

M’est avis que tout cela devrait déboucher (plop) sur d’autres projets passionnants.

L’ordre du malt

C’est un paradoxe : le nombre de brasseries n’arrête pas d’augmenter en Suisse et les consommateurs apprécient de boire local. Mais le malt, comme le houblon, est produit ailleurs.

Mais cela va changer bientôt. Plusieurs projets existent, à Genève, dans le canton du Jura, dans le canton de Vaud, en Argovie.

Le projet genevois est opérationnel depuis deux semaines et sa première charge est prête à la commercialisation. « Nous attendons les résultats des derniers résultats des analyses qualitatives  ; nous devons préciser que nous sommes déjà très satisfaits de la qualité intrinsèque de ce premier malt produit », affirme John Schmalz, du Cercle des agriculteurs de Genève et environs. Ce projet est financé à 30% par la Confédération, dans le cadre d’un PDR (Projet de développement régional) et à 70% par la coopérative agricole. Son objectif est de « valoriser la production céréalière genevoise ». « Nous sommes en train de finaliser la labellisation GRTA (Genève Région Terre Avenir) afin que les brasseries genevoises puissent produire et commercialiser une bière à 99% genevoise et, pour les autres brasseries intéressées hors canton, il s’agit de leur fournir un malt 100% suisse », précise encore John Schmalz. Le premier malt produit est un EPC 2-4 – « nous n’avons pas le droit d’utiliser la définition de Pils- ou Pilsener en raison d’un accord entre la Suisse et la République Tchèque » – mais d’autres devraient suivre, notamment du malt de blé pour la weizen. La production est de 200 tonnes par an environ. Un autre projet existe à Soral, lancé par la brasserie du père Jakob, mais rien ne devrait bouger d’ici un à deux ans.

Image : CAG Genève
Image : CAG Genève

 

 

 

 

 

 
Le projet jurassien est porté par les jeunes et motivés brasseurs de la Blanche Pierre, à Delémont, Elena Hoffmeyer et Sandro Ettlin.  » Il s’agit de la première étape d’un processus qui vise, à moyen terme, la production d’une bière composée à 100% d’ingrédients biologiques d’origine locale. Le développement de la malterie répond à la volonté de créer un circuit de production-distribution court », ont-ils affirmé lors d’une récente conférence de presse. Ils prévoient de produire 5 à 6 tonnes de malt l’an prochain, pour eux et pour les brasseries du Nord-Ouest de la Suisse. Ensuite, ils aimeraient augmenter petit à petit cette capacité. « Nous sommes des bricoleurs, nous faisons beaucoup de choses nous même », précise Elena Hoffmeyer. Pour financer leur projet, ils ont lancé « un genre de crofoudingue, mais sans internet ». ( IBAN CH79 0078 9100 0004 4700 2 / mention „«projet malterie“», ils ont aussi une adresse mail et un numéro de téléphone pour plus de renseignements). Pour le moment, ils recherchent notamment des locaux leur permettant de concentrer toutes leurs diverses activités sur le même site. Sandro Ettlin m’a dit lors de la fête des vendanges (oui) de Moutier (si) que la phase de la recherche de fonds n’était pas franchement celle qu’ils préféraient, et Elena Hoffmeyer m’a raconté qu’il était probablement plus difficile d’être pris au sérieux avec un projet à 50 000 francs que s’ils demandaient un million.

Quant au houblon, Elena Hoffmeyer affirme que c’est « moins urgent » d’en produire : « il n’en faut que 150 grammes pour 100 litres, contre 22 kilos de malt ». La Blanche Pierre se fournit en bio et en Argovie. Elle est un peu sceptique quant à la mode actuelle du surhoublonnage, et se demande : « il y a tellement de façons de changer le goût d’une bière, pourquoi aller chercher du houblon en Nouvelle-Zélande ? Et cela tue un peu le plaisir de la découverte, quand on se trouve à l’étranger, si on utilise les mêmes houblons partout. » Mais cette plante pousse très bien en Suisse et des projets vont très certainement suivre prochainement, à l’image de ce qui se passe en France.

Cuve de trempage et tambour de germination, Image : CAG-Cercle des agriculteurs de Genève
Cuve de trempage et tambour de germination, Image : CAG-Cercle des agriculteurs de Genève

 

 

 

Au grain d’Orge fête ses dix ans

(Je n’étais pas très inspiré pour le titre)

 

« Au grain d’orge Crissier » fête ses dix ans cette année. Je suis allé y faire un tour vendredi, histoire de déguster une cuvée Grand Cru des regrettés Faiseurs de Bière et de parler houblon avec Anthony, le gérant de ce magasin quasi antédiluvien, tant le monde de la bière a changé depuis.

« Il y a dix ans, les gens ne comprenaient pas ce qu’on faisait », affirme-t-il. Au Grain d’Orge, c’était d’abord une société d’importation. Le magasin vend du whisky, du rhum et des bières, avec un rayon belge très étoffé. Celui consacré aux brasseries suisses n’a cessé de grandir. « Au début, je ne travaillais qu’avec quatre brasseries. » En 2011, pour la sortie du guide des brasseries de Suisse romande, il avait eu toutes les peines du monde à organiser une soirée avec des brasseurs venus de chaque canton.

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J’ai encore oublié de faire des photos, alors j’en ai volé une sur le site.

 

 

Anthony a toujours essayé de mettre en avant les produits locaux, quitte à « vendre des bières moyennes pour soutenir des brasseurs ». Il assure que c’est moins le cas aujourd’hui, « la qualité a augmenté, la Suisse n’a rien à envier à personne », même si tout ce qu’on lui propose n’est pas toujours fameux. Il profite des filiales du Grain d’orge à Courrendlin, Monthey, Moiry et Neuchâtel, « qui ont toutes une grande liberté pour leur assortiment », pour découvrir des bières venues de toute la Suisse romande, « et mon objectif est de découvrir un peu plus ce qui se fait en Suisse allemande ».

« Je n’aime pas tout ce que je vends, mais c’est mon métier de pouvoir conseiller objectivement mes clients », résume Anthony, dont la formation le destinait plutôt au monde du vin, mais qui préfère la bière pour son côté plus populaire. Il constate que les « beer geeks », à la recherche de la dernière nouveauté ou du produit spécial, ne sont de loin pas la majorité et que la plupart des consommateurs connaissent assez peu la bière artisanale. En dix ans, le nombre de magasins spécialisés a également augmenté, « mais ce ne sont pas des concurrents, nous ne nous tirons pas la bourre. Il y a une émulation, ça me force à rechercher la nouveauté ».

Parmi les brasseries qu’il cite en exemple : BFM, les précurseurs, « qui ont mis du temps à vraiment s’imposer », Dr Gabs, « qui s’est consolidé petit à petit, en prenant son temps et la Nébuleuse, « qui a au contraire vécu un décollage rapide, grâce à des produits très réussis. Ils ne se contentent pas de mettre des houblons spéciaux, comme d’autres. Ce n’est pas ça qui fait une bière. »

Le programme concocté pour les dix ans est plutôt sympathique, avec notamment l’inauguration d’une St Bon Chien vieillie dans les fûts de rhum du Grain d’Orge. L’occasion, donc, d’aller fureter dans les rayons de ce magasin. Même s’il y a beaucoup, beaucoup plus d’autres événements qu’il y a dix ans.

 

Promenade de santé

Parmi les très nombreuses manifestations liées à la bière au programme ces prochaines semaines, il en est une qui détonne un peu : la balade de la bière de Vollèges. Déjà, parce qu’il s’agit de la sixième édition et ensuite, parce que c’est, comme vous vous en dbalade_2015 outiez probablement, une balade.

Sur 7-8 kilomètres, quatre stands proposeront aux participants de savourer un repas, accompagné de bières artisanales. Sur le parcours, des surprises comme un jacuzzi dans les champs ou une guggenmusik.

Au menu cette année, velouté à l’oignon, feuilleté aux champignons des bois, civet de sanglier, fromages régionaux et verrine Belle-Hélène pour le dessert, côté nourriture. Côté boisson, les (incontournables) lausannois de La Nébuleuse et trois brasseries valaisannes, 7Peaks de Morgins, de la Mule d’Isérables, ainsi que des organisateurs, la brasserie de Vollèges.

D’ailleurs, cette dernière est née pour l’événement : quand ils ont décidé de lancer la première « balade de la bière », pour animer le village, les huit organisateurs se sont dits qu’il fallait aussi qu’ils  brassent leur propre bière. Depuis, ils ont racheté une ancienne laiterie où ils proposent des dégustations deux fois par mois.

L’an dernier, la balade avait attiré plus de 400 personnes. Les organisateurs espèrent bien faire encore mieux cette année. N’oubliez pas de vous inscrire ! Et après la balade, il sera tout à fait possible de rester faire la fête au village et de redéguster les créations des quatre brasseries. Les brasseurs seront sur place pour parler de leurs produits.

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Et pour plus d’infos : la page Facebook de la brasserie de Vollèges.

Histoires et personnalités

Parfois, on pose une question idiote à quelqu’un qui décide de faire mentir l’adage et donne une réponse intelligente.

J’ai donc demandé « Et toi, pourquoi tu aimes la bière ? » à Alessandra Roversi, consultante indépendante (notamment pour le pavillon suisse à l’Expo Universelle de Milan 2015 et pour Slow Food Suisse), qui donne aussi des cours « bières et fromages de Suisse Romande », notamment aux Mangeurs à Genève.

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« Ma première boisson alcoolisée à 18 ans (je sais, c’est tard!) était une bière « Imperial » au Costa Rica. Une boisson certes peu artisanale mais très rafraichissante et pour le coup assez exotique pour une fribourgeoise immergée dans l’esprit « moments d’amitié » de la Cardinal. En parlant d’explorations, quelques étés plus tard je me suis d’ailleurs retrouvée dans une soirée de lancement de la Guinness en Ethiopie où j’ai appris que le goût, contrairement à ce que l’on peut penser, n’est pas le même que dans les versions européennes.

A part ces digressions dépaysantes, j’ai découvert la bière artisanale au milieu des années 2000 à travers le mouvement Slow Food en Italie qui a très rapidement accompagné le développement fulgurant des brasseries artisanales de la Péninsule en les faisant découvrir sur des stands et lors de dégustations dans ses événements comme le Salone del Gusto ou Cheese. Depuis Slow Food publie le guide de référence sur les bières artisanales en Italie
, organise des formations continues pour adultes appelées « Master of Food » sur la bière et même, à l’Université des Sciences Gastronomiques – créée par le fondateur de Slow Food – il existe un « Haut Apprentissage pour Maître Brasseur« .

Mes premières bières artisanales étaient donc les bières du Baladin de Teo Musso, chez qui j’ai très vite eu la chance de me laisser emporter dans un premier repas où chaque plat était accompagné par une bière différente. A l’époque en Suisse on ne connaissait (et encore que très peu) Jérome Rebetez de la BFM qui d’ailleurs allait régulièrement au village de Teo Musso (Piozzo, au Piémont) pour être jury d’un premier concours de brasseurs amateurs (chacun dans une grande casserole!). C’est d’ailleurs Teo Musso qui m’a parlé de la BFM pour la première fois. Depuis Baladin a fait un énorme chemin et vous pouvez d’ailleurs goûter ces bières italiennes qui étaient à l’avant-garde de la (re)naissance artisanale en exclusivité au bar « Les Trentenaires » à Fribourg !


J’aime la bière artisanale par goût pour les histoires et les personnalités: chacune des brasseries peut être décrite par des récits d’amitié et de rencontres, d’enthousiasme, de déconvenues d’indépendant ou de succès d’entrepreneurs. On aime rencontrer les auteurs derrière les breuvages, partager une « binche » ou deux, parler de leurs projets et inspirations. Acheter de la bière artisanale permet de soutenir l’économie locale, d’encourager la créativité de proximité mais aussi quelque part sans doute de se sentir d’avantage valorisé comme consommateur. C’est agréable au fond de pouvoir ramener des histoires à partager et des idées à faire passer avec son acte d’achat.

J’aime la bière artisanale pour son potentiel de produit agricole. C’est un défi d’avenir intéressant de redonner sa dimension terrienne à ce produit artisanal devenu au fond très urbain parfois. C’est pourtant une vieille histoire de céréales et d’eau et la « bière agricole » a une jolie opportunité de redonner sa place à l’agriculture et aux agriculteurs suisses par le biais d’un produit authentique sans être poussiéreux ni enfermé dans un terroir parfois trop folklorique.

La bière artisanale n’est pas une boisson d’accompagnement neutre et anodine car elle prend souvent un rôle de premier plan sur une table en faisant parler et débattre. Sur ces bonnes paroles, étanchons notre soif (de connaissance!) et à bientôt j’espère pour un « moment d’amitié »! »

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Sumer time

Dans la série « apprenez comment vos défauts ont façonné l’espèce humaine », on va se pencher aujourd’hui sur les origines de la bière, et là vous vous regardez tous d’un air gêné en vous demandant qui va prendre sur lui de me rappeler qu’on a déjà parlé de ça.

Oui mais vous pensez bien qu’il y a davantage à en dire, d’ailleurs je risque de pas mal vous bassiner avec ça ces prochains temps. Donc nous avions déjà vu que la bière était à l’origine une sorte de pain liquide qu’on ingérait à la paille, un gruau probablement pas franchement affolant si l’on se base sur les critères de notre époque. Ce qui n’empêche pas qu’on s’en est fait péter la panse pendant des millénaires avant qu’on commence à se dire qu’on pouvait sans doute faire mieux.

Et il a fallu le peuple qui bâtissait des merveilles en quantité industrielle pour arriver à ce constat.
Et il a fallu le peuple qui bâtissait des merveilles en quantité industrielle pour arriver à ce constat.

Mais évidemment, si on consommait de la bière, ce n’était pas juste pour se piquer la ruche – ça c’était juste un plus – mais plutôt parce qu’elle était relativement simple à confectionner et qu’elle se conservait bien. Mais elle offrait aussi un autre avantage : elle servait de lien social.

Ce n’est pas un hasard si la plus ancienne bière que l’on connaisse est sumérienne : les Sumériens ont formé la première civilisation reconnue au crépuscule de l’âge de pierre et la boisson n’y était pas pour rien. Retranchés à l’origine dans les montagnes de l’Iran et de la Turquie actuelle, certains de nos lointains ancêtres sont descendus dans les vallées au terme de l’ère glaciaire et y ont découvert des terres où la vie serait autrement plus simple que dans leurs grottes.

En a alors découlé un concept qui est devenu la grande tendance du moment, à savoir la sédentarisation. Il n’était plus nécessaire de parcourir jusqu’à une centaine de bornes pour ramener de quoi préparer du pain et l’abondance de gibier permettait de conserver les précieuses céréales pour établir les premières cultures. Le grain en rab était stocké dans des greniers et il devint enfin possible de brasser de la bière régulièrement en vue des repas communs, des rites religieux ou des sauteries. Au sein de la vie nomade des alentours, l’abondance de bière devint l’une des grandes promesses de la vie urbaine et, dans les cités, on en offrait volontiers aux voyageurs en espérant les voir s’établir dans le patelin pour aider la communauté.

Et comme les premiers chats domestiques veillaient au grain – littéralement – on peut imaginer que les lolcats antiques devinrent l'autre grand attrait de la civilisation.
Et comme les premiers chats domestiques veillaient au grain – littéralement – on peut imaginer que les lolcats antiques devinrent l’autre grand attrait de la civilisation.

C’est ainsi que le concept du chasseur-cueilleur entra dans le has-been et que les peuples raffinés des villes prospéraient en picolant, que ce soit pour faire la fête, pour enterrer leurs morts, pour célébrer les dieux, pour se donner du courage face à des envahisseurs, pour fêter leurs victoires face auxdits envahisseurs, pour établir des contacts diplomatiques ou simplement pour se nourrir.

« Chasser et cueillir, c'est teeeellement -10'000 ! »
« Chasser et cueillir, c’est teeeellement -10’000 ! »

Résultat, c’était la qualité des brasseries qui définissait si une ville était attrayante ou non, à tel point qu’il arrivait à de minuscules communautés de se métamorphoser en villes importantes simplement parce que la réputation de leurs bières attirait le chaland. C’était le cas notamment de Kish, petit patelin sumérien proche de Babylone, qui devint une cité densément peuplée grâce à la réputation d’une brasseuse répondant au doux nom de Kubaba, dont on se souvient comme la Reine de Kish, ou la Reine de la Bière.

Maintenant il faudrait qu'une habitante de Bière soit reconnue comme la Reine de la Quiche et la boucle serait bouclée.
Maintenant il faudrait qu’une habitante de Bière soit reconnue comme la Reine de la Quiche et la boucle serait bouclée.

Et finalement, l’importance de la bière dans la culture de nos lointains ancêtres s’essayant aux joies de la sédentarisation pousse certains archéologues à suspecter que les premières cultures n’eurent pas pour but de créer une abondance de pain, mais de bière ; le rôle social qu’elle jouait, l’identité qu’elle permit de façonner ou encore les traditions qui en découlèrent sont autant de raisons qui inclinent quelques chercheurs à penser qu’au final, ce fut la bière et non le pain qui servit de kickstarter à la civilisation. Parce que récupérer un peu de grain pour faire du pain, c’était possible un peu partout ; par contre, avoir suffisamment de réserves pour préparer de la bière demandait beaucoup plus de travail. Cela nécessitait tout un village.

Et pour terminer, la recette de la bière traditionnelle sumérienne, si vous voulez vous y essayer :

Comment dit-on bière artisanale en hébreu ?

Valérie et Christian ont découvert, lors de leurs dernières vacances et à leur grande surprise, beaucoup de bonnes bières en Israël. Je leur ai demandé de vous raconter ça :

 

 

Il ne m’était jamais venu à l’esprit qu’Israël puisse être une destination intéressante pour les amateurs de bière. Je connaissais certes la réputation de fêtarde de Tel-Aviv, mais je l’imaginais plus à la sauce « sans alcool la fête est plus folle » ou au mieux, dominée par les Carlsberg-Heineken-Guiness de ce monde. Non seulement j’ai découvert qu’on y produisait des vins pas mal, quoique chers, mais également des bières artisanales se défendant bien. Il semble même y avoir une véritable révolution des bières artisanales tant l’offre est vaste! Pour le voyageur helvète, reste le problème de la langue : comment déchiffrer ces étiquettes illisibles?

Du Porters & Sons au Beer Bazaar

J’ai testé deux bars proposant une large sélection de bières artisanales, en fût et en bouteilles. Au Porter & Sons on trouve plus de 70 bières, de la triple belge à la stout anglaise, mais ce sont bien sûr les bières artisanales israéliennes qui ont piquées ma curiosité. Je retiens la Ronen « The Ugly Indian » brassée par la brasserie Srigim, une IPA à 6.5% très houblonnée et fruitée à la finale amère intense, et l’IPA de la brasserie Dancing Camel de Tel Aviv, une ale bien houblonnée au goût d’agrumes et de malt à 7.2%.Ronen - The Ugly indianDancing camel IPA

Situé dans Shuk Ha Carmel, le Beer Bazzar est ouvert en journée seulement, durant les heures d’ouverture du marché. Dans cet espace de quelques mètres carrés seulement, on propose plus de 80 bières israéliennes en bouteilles ainsi qu’une petite restauration de tapas pour caler tout cela.

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Les proprios très sympas nous ont guidés dans une dégustation de quelques bières recommandées selon nos goûts. Tout d’abord, la Fat Cat Pale Ale en fût, brassée pour le Beer Bazaar par la brasserie Srigim. Une pale ale très trouble, pas trop houblonnée et légèrement sucré; plutôt rafraichissant. Ensuite, une des bières les plus populaires dans le milieu des bières artisanales à Tel Aviv, la Green de la brasserie Alexander. Cette IPA à 6.2%, somme toute assez légère avec des arômes de fruits exotiques, se boit très bien. Finalement, j’ai bu une excellente IPA, très solide à 7.2%, mais je n’arrive malheureusement plus à l’identifier. Les lecteurs connaissant l’hébreu pourrait peut-être nous venir en aide… Quelqu’un peut traduire?
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Si c’était un festival de musique, on dirait : « Mazette, quelle programmation ! ». Mais là, bon, c’est un festival de bières. N’empêche, mazette, quelle programmation.

Rabei Allouche, le patron du Pi-Bar à Lausanne, qu’en beer geek, tu connais forcément, lance ce samedi, dès 12 heures, son premier Beer Festival, avec la collaboration de son associé de la brasserie Echec et Malt. Dont la page Facebook est ici.

Cinq brasseries suisses, une française et une belge seront de la partie, avec un chouette mélange de brasseries établies et de nouvelles venues. « Rien que de la bonne qualité », promet Rabei. Du côté des nouveaux venus, la Brasserie du Temps, de Treytorrens, dans la Broye vaudoise et Brewhouse, un futur brewpub quelque part sur les rives du Léman. Et la Nébuleuse, si on peut encore les classer dans les nouveaux venus. En plus de la brasserie Echec et Malt, à ne pas confondre avec l’entreprise d’importation de bières Echec et Malt. Dans les deux cas, leur boss est un célèbre patron de bar et organisateur de festival. Et les Belges de Brouwerij de Dochter van de Korenaar, dont ce sera une première suisse.

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A la base, ça aurait dû être une soirée Meet the Brewer avec la brasserie du Mont-Salève. En quelques semaines, ça s’est transformé en festival. Et finalement… 33 bières pression, plus 13 en bouteilles, seront à déguster au parc de la Liberté (entre l’avenue de la Pontaise et l’avenue Druey) à Lausanne. Pas mal de nouveautés au programme, notamment sur les stands de la brasserie du Mont-Salève et des 3 Dames, très en verve en ce moment. Et Echec et Malt proposera une collaboration avec les Jardins d’Ouchy, une IPA à la fraise. Les beer geeks profiteront de la possibilité de commander des verres de 1 dl pour tout goûter, les autres se contenteront des 25 dl de circonstance. Et ceux qui préfèrent les verres en verre aux gobelets en plastique tenteront d’arriver tôt, mais il y a aussi moyen de réserver sur Facebook.

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Je savais pas quoi mettre comme illustration alors j’ai mis une photo de fraises (source : Wikimedia Commons)

Le festival se veut aussi une fête de quartier, avec des stands de nourriture, des animations pour enfants. Rabei attend entre 300 et 400 personnes. Son festival pourrait avoir lieu chaque année, si cette première est réussie. Et il mijote toujours un plus grand évènement, sur trois jours, avec une vingtaine de brasseries invitées et des autres animations en rapport avec le monde merveilleux du malt et du houblon… On en reparle, donc.

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Bon, mais avant ?

Les temps ont bien changé au fil des âges, mais s’il est une chose qui est restée plus ou moins la même, c’est que lorsque vous amenez de la picole quelque part, les gens vont se ruer dessus de tous les côtés comme des fourmis. Certains vous diront que la consommation d’alcool est aussi ancienne que l’Homme, mais ils ont tort : elle était là avant nous puisque nos ancêtres grands singes avaient déjà un penchant pour les fruits trop mûrs.

Résultat, après nous être sédentarisés, avoir développé un langage et appris à façonner et manier des outils, on n’a pas mis bien longtemps à employer ces nouvelles capacités pour étoffer nos cabinets à liqueurs ; et sitôt les premières agglomérations établies, on se plaignait déjà des chansons beuglées à tue-tête par des ivrognes titubant dans la nuit.

Probablement les premières notes de « Seven Nation Army ».
Probablement les premières notes de « Seven Nation Army ».

La plus ancienne épopée que l’on connaisse, rédigée en Mésopotamie en 2600 avant notre ère, nous parle de l’histoire de Gilgamesh, un type tellement bourrin que les dieux lui donnèrent un ami pour canaliser son tempérament (résumé). Ce dernier s’appelle Enkidu, et l’un des enseignements qu’on lui donne avant de le lâcher dans le monde à la recherche de son rival est « bois de la bière, c’est l’usage du pays ». Donc voilà : question mentalités, la grosse différence entre avant et maintenant, c’est que Gilgamesh est mort. Le reste est plus ou moins pareil.

Ce qui amène une question fondamentale : quel genre de bière buvait-on à l’époque ? Et bien vous ne soupçonnez pas jusqu’où certains sont prêts à aller pour percer ce mystère, et vu la peine qu’ils se donnent, il serait dommage de ne pas nous y arrêter un instant.

La Sikaru, Mésopotamie

La Mésopotamie étant la plus ancienne civilisation de l’Histoire, quoi de plus normal que la plus vielle bière que l’on connaisse soit mésopotamienne ? La Sikaru, ainsi que la vingtaine d’autre types de bières que l’on consommait entre les fleuves, était déjà couramment brassée en -4000 à partir de malt d’orge et d’épeautre et aromatisée à la cannelle, au miel ou aux dattes. Et bien qu’il soit difficile d’être précis, certains signes inclinent à penser qu’on en confectionnait et consommait déjà en -9’000 dans certaines régions sumériennes.

La grande question pour les chercheurs étudiant ce breuvage concernait la levure : si, durant l’Égypte antique, on connaissait déjà les rudiments nécessaires à son élaboration, on a longtemps douté qu’il en allait de même mille ans plus tôt entre le Tigre et l’Euphrate. Plusieurs hypothèses ont circulé, dont une avançant que la levure était issue de la salive des brasseurs, induisant le procédé de fabrication que vous pouvez imaginer.

« Je ne suis pas sûr de l'aimer, ta bière artisanale. Qu'est-ce qu'il y a dedans ? »
« Je ne suis pas sûr de l’aimer, ta bière artisanale. Qu’est-ce qu’il y a dedans ? »

Une branche spécifique de l’archéologie, dite « expérimentale », s’est attelée à la dure tâche de tenter de brasser la Sikaru à l’ancienne, et les chercheurs pensent avoir trouvé la recette. Si ça peut vous rassurer, sachez que la théorie de la salive n’a apparemment pas passé le cap de la pratique (du moins pour cette bière-ci). Encore une dure journée au labo.

- À la science ! - Ta gueule.
– À la science !
– Ta gueule.

La Sikaru était confectionnée à partir de galettes de pain à peine cuites qu’on plongeait dans des jarres d’eau, elles-mêmes enfoncées dans le sol pour en capter la fraîcheur, puis qu’on laissait fermenter. On la consommait à plusieurs, assis autour du récipient, en se servant de longues pailles pour en filtrer les grumeaux.

Et maintenant vous savez comment on a inventé la paille (véridique).
Et maintenant vous savez comment on a inventé la paille (véridique).

La Sikaru était habituellement brassée par les femmes et, initialement, par les prêtresses de Ninkasi, la déesse qui en avait fait cadeau aux hommes pour qu’ils soient heureux (on avait une vision très directe des choses en ce temps-là). Elle avait la consistance du porridge et était finalement autant un mets qu’une boisson ; composante essentielle de l’alimentation de l’époque, elle était consommée quotidiennement par toutes les strates de la population et tenait un rôle central dans la société, d’une part parce qu’on s’ennuyait un peu là-bas (la vie en Mésopotamie consistait essentiellement à vénérer les dieux et rien d’autre jusqu’à Hammourabi), et aussi parce qu’alcool oblige, les bactéries n’y étaient pas à la fête, faisant de la bière l’un des plats les plus sains de l’époque.

La Kui, Chine

Vu que les Chinois ont à peu près tout inventé avant tout le monde, il était évident qu’ils auraient aussi leur bière. La Kui était le moyen le plus ancien de se prendre une bonne kuite en Chine et était brassé en -7000 dans plusieurs patelins du territoire.

La Kui était confectionnée d’une façon relativement similaire à celle des Égyptiens et des Mésopotamiens, mais l’ingrédient principal en était, surprise, le riz. Contrairement à sa cousine la Sikaru, elle ne tenait pas une place prépondérante dans la société et n’était peut-être appréciée que par une minorité.

Un peu comme leurs bières modernes.
Un peu comme leurs bières modernes.

Avec l’avènement de la dynastie Han, la Kui fut remplacée par le Huangjiu dans les habitudes des Chinois et la confection de bière recula dans tout le pays.

Le Zythum, Égypte

Les Égyptiens étaient très portés sur la picole, chose qu’un simple coup d’œil à leur panthéon vous confirmera. On appelait « Zythum » la bière en général et la sorte la plus répandue se nommait « Heket ». Sur leurs monumentaux chantiers, on estime qu’on en consommait en moyenne quatre litres par jour et par personne.

La bière fut introduite dans le pays au cours des premiers échanges avec la Mésopotamie il y a plus de cinq mille ans et, initialement, elle tint une place à peu près similaire en Égypte qu’au delà de l’Euphrate, quotidiennement consommée par toute la population et pourvue d’une forte importance culturelle.

Quand quelque chose nous rend joyeux, on veut bien lui faire une petite place dans nos cultures.
Quand quelque chose nous rend joyeux, on veut bien lui faire une petite place dans nos cultures.

Avec le temps, la confection de la bière se modernisa et bientôt, les nombreuses maisons de bière brassaient de grandes quantités de breuvage qu’ils filtraient puis transvasaient dans des amphores destinées au prolifique commerce du pays. D’Égypte, le zythum gagna la Grèce puis, par la suite, Rome, sans toutefois y rencontrer le même succès. Donc maintenant vous savez pourquoi ces nations sont tombées en décadence.