10 000

Philippe « Bov » Corbat est un amateur de bière, disons, très endurant : il vient de passer le cap de la 10 000e. Il a commencé (comme nous tous) par un voyage en Belgique, il y a 27 ans, durant lequel il a testé plein de bières différentes. Il les a toutes notées dans un petit calepin. Puis il a continué mais a remplacé le petit calepin par un site internet.
Aujourd’hui, le site, le blog et la page Facebook de Bov sont des références, et pas seulement en Suisse – il a d’ailleurs été membre du jury au mondial de la bière à Montréal en 2012.

Je l’avais déjà interviewé il y a quelques années pour le journal pour lequel je bosse (je te laisse chercher, c’est en lien sur son site), mais je lui ai posé quelques nouvelles questions :

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Est-ce qu’il faudra 27 ans pour passer le cap des 20’000 ?
Mon dieu, j’espère pas ! Ça signifierait que l’accès à de nouvelles bières deviendra difficile d’ici peu, ce qui me semble peu probable. Le nombre de nouvelles bières que j’ai dégustées chaque année a évolué fortement, en parallèle à la vague « craft beer ». J’arrivais à 100 par année au début puis 150 à 200 au cours des années 90, puis environ une par jour de 2000 à 2007 avant d’exploser pratiquement depuis. 2014 sera ma 6ème année avec plus de 2 par jours en moyenne, le record étant 1007 nouvelles bières en 2013. Comme j’aime bien les pronostics, je vais prétendre atteindre les 20’000 bières en 2025. J’augmenterai le rythme seulement ensuite, lorsque je serai retraité …

Comment va-t-on à la chasse à la bière ?
A mes débuts, avant tout en voyageant, par des échanges ou en recherchant des magasins et des bars spécialisés. Maintenant, c’est devenu tellement facile que je peux presque prétendre que c’est la bière qui vient au chasseur… D’un côté il y a un choix gigantesque (il m’arrive de ressortir d’un magasin sans avoir acheté toutes les nouvelles bières disponibles, chose totalement inconcevable il y a quelques années) et d’autre part j’ai la chance d’avoir acquis une réputation flatteuse qui fait que 20% de mes nouvelles bières me sont offertes par des brasseurs et des amis.

Et comment fait-on pour goûter autant de bières sans prendre trop de ventre ni rouler sous la table ?
Tout d’abord, je ne termine en aucun cas les bières qui n’atteignent pas un score au-dessus de la moyenne, mais je me contente de boire que ce qui est nécessaire pour prendre des notes correctes. Ensuite, il est clair que je dois faire attention aux quelques 300 à 350 kcal supplémentaires ingérées de cette manière… en mangeant un peu moins pendant la journée. Finalement, je me rends en salle de fitness 2x par semaine depuis 5 ans pour essayer de cacher la graisse par des muscles 😉

Est-ce qu’au bout de 27 ans de beer hunting, on ne se lasse pas ?
Étonnamment, non. Il m’arrive bien sûr d’avoir des phases (rares, en fait) où je n’ai aucune envie de prendre des notes sur une bière, mais juste de la boire sans trop réfléchir. Je dois être clairement un collectionneur dans l’âme, avec une avidité certaine d’accrocher toujours plus de victimes à mon tableau de chasse.

Il y a de plus en plus de petites brasseries en Suisse et ailleurs – n’y en a-t-il pas trop ?
Je ne pense pas que cela puisse être trop. Chaque brasserie, peu importe sa taille, participe à l’éducation de la population en leur montrant qu’il existe autre chose que de la Lager blonde. J’irais même jusqu’à prétendre que la qualité est accessoire, l’essentiel étant d’atteindre le plus de monde possible pour montrer que quelque chose de différent existe. Il y aura de toute façon une forte réduction du nombre de brasseries en Suisse (et ailleurs), d’ici quelques années. J’estime qu’en Suisse cela se passera déjà d’ici 5 à 10 ans, car nous avons la plus forte densité au monde. Actuellement, il semble que tout le monde veuille s’enregistrer comme brasserie … Le problème est que chaque brasserie rencontre un succès phénoménal et ne peut faire face à la demande. Très peu sont prêts à faire le pas pour s’agrandir et devenir professionnel ou semi-professionnel avec tous les sacrifices et risques que cela comporte. Il est également difficile de rester à l’équilibre, car il est très frustrant de faire face à des stocks constamment épuisés et à des clients impatients. Une des clefs qui va définir le marché Suisse des prochaines années sera la capacité d’une brasserie dite « craft » de pouvoir s’agrandir et devenir une brasserie de taille régionale (Doppelleu par exemple ?). La volonté de Carlsberg et d’Heineken de rester présents dans un marché se réduisant chaque année et comportant de gros coûts de production sera également déterminante.

Parmi les bières que tu as goûtées, pourrais-tu me citer la meilleure, la pire, la plus exotique, la plus étonnante ?
La plus étonnante: probablement la Gotlandsdricke. C’est un style de bière traditionnel provenant de l’île suédoise de Gotland. Ils existaient quelques versions commerciales dans les années 90, mais depuis, c’est avant tout produit par des homebrewers de l’île. C’est fait à base de genièvre et de seigle, fumé et assez fort (8 à 10%). Le goût est franchement étonnant …

La meilleure: J’aime citer une phrase d’un auteur inconnu que j’ai lue il y a plusieurs années: « Celui qui a une bière préférée n’aime pas vraiment la bière ». Il y a beaucoup trop de bières fantastiques à travers le monde pour en sortir une du lot. Mais … comme mon système de notes en met effectivement une devant toutes les autres, je vais la citer. C’est la Pannepot Reserva de la brasserie belge Struise. Je n’ai franchement aucune idée si je la remettrais si haut en la dégustant à nouveau, mais comme elle a été également ma bière numéro 5000, ça fait une deuxième raison d’en parler …

La plus décevante: Il fallait absolument que je cite la Cordée Brune de la brasserie française les Brasseurs Savoyards. Censée être un Porter titrant à 10%, environ un tiers de la bouteille était constitué de chocolat pratiquement solide et ils nous a fallu (heureusement que je n’étais pas seul) 15 bonnes minutes pour contrôler le fou rire qui nous a pris en voyant l’aspect franchement abominable du mélange liquide/solide d’un brun écœurant qui se trouvait dans nos verres. Le goût a largement été au niveau abyssal de l’aspect avec un taux d’acide lactique et une aigreur absolument insoutenable … Alors décevante, non, mais inoubliable et abominable, oui !

La plus rare: une Pils (semi-officielle) de la BFM en 2002 me vient spontanément à l’esprit. Le premier et sans doute dernier essai de Jérôme avec une levure à basse fermentation.

La plus exotique: Sans doute la Hunter de la brasserie Crown au Bangladesh. J’ai eu la chance de l’obtenir par un ami et chasseur de bières suédois qui a du parlementer ferme (ainsi que débourser l’équivalent de deux semaines de salaire d’un Bengali moyen) pour s’en procurer. A cette époque, la brasserie en question avait de sérieux problèmes avec les autorités religieuses locales et non seulement leurs bières étaient plus ou moins illégales, mais un petit autocollant avec «  »Non alcoholic beverage » était collé sur leurs cannettes. Non seulement la bière n’avait en aucun cas les caractéristiques d’une bière sans alcool, mais en grattant l’autocollant, on pouvait découvrir « 4% » inscrit en dessous …

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