Archives du mot-clé troll

La bière devient-elle snob ?

Ces dernières années, la confection comme la consommation de bière a bien changé dans nos sociétés. Si on la considéra pendant des éons comme étant une boisson facile à produire et bon marché, on doit bien admettre que « bon marché » n’est plus la première chose qui nous vient à l’esprit lorsque l’on consulte la carte d’un bar spécialisé.

Certes, aussi loin que je me souvienne, on a toujours eu accès à des bières plus particulières et onéreuses que le choix standard du magasin du coin, mais c’était un marché de niche ; l’écrasante majorité du temps, la bière restait le machin quelconque et pas cher dans la droite ligne des chopes à un sou qu’on boit dans Germinal. C’était la boisson du peuple, ou de l’ouvrier. Ou du rustre. Du pauvre, quoi.

Les sous-cultures à la mode n'ont pas aidé.
Les sous-cultures à la mode n’ont pas aidé.

Mais aujourd’hui, dans biens des endroits, le néophyte qui demande une bière se voit confronté au Sphinx ; il croyait pourtant s’en tirer haut la main en précisant « une blonde », mais ça ne suffit plus. On lui sort une interminable liste de noms qu’il n’a jamais entendus, finit par demander au bol une « Carmélide », qu’on lui décrit comme une « bière belge douce-amère à triple fermentation, dotée d’une robe dorée, d’arômes d’agrumes et d’une saveur de céréales et de houblon, avec un petit retour fruité ». Il répond « ok », et quand il la goûte, il tire la même tête que si on lui avait rempli son verre avec du Calva.

Ce qui ne veut pas dire que ça ne sera pas une bonne surprise ; il s’attendait à un produit issu de quelque grand distributeur possédant des brasseries qu’il n’a de toutes façons jamais su différencier les unes des autres, et voilà qu’on lui sert quelque chose qui a du caractère. Il sera même capable de dire s’il aime ou pas. Et dans tous les cas, il va découvrir une forme de culture qu’il ignorait et aura de quoi se demander par où commencer. Et, tant qu’à faire, s’il n’aurait pas mis le pied dans une sorte de nouvelle tendance bobo.

« Moi j'importe la mienne d'un petit producteur du Gévaudan qui fait pousser les céréales dans son jardin et fabrique lui-même son engrais. »
« Moi j’importe la mienne d’un petit producteur du Gévaudan qui fait pousser les céréales dans son jardin et fabrique lui-même son engrais. »

Car oui, le petit monde de la bière a changé, son vocabulaire s’est affiné de nouveaux mots vernis comme des souliers de bal et les conversations sur le sujet donnent au profane l’impression d’avoir intégré un culte. En outre, l’arrivée en force des microbrasseries ajoute toute une gamme artisanale à l’offre déjà pharaonique des établissements spécialisés, lesquels prennent peu à peu des allures de wine bars, les courtiers en assurances en moins. Et pour finir, il y a l’effet de mode ; les médias couvrent considérablement l’évolution du marché et la consommation de « bonnes bières » gagne de plus en plus de monde. À terme, on en arrive vite à voir en tout ceci la nouvelle tendance swag du moment.

Alors qu’en est-il, snob ou pas ? Eh bien selon mon opinion d’expert-parce-que-j’ai-internet, je dirais que ça dépend. De vous, notamment. Considérez-vous que la bière sert avant tout à se mettre des mines en groupe pour pas cher ? Parce que dès lors oui, on peut considérer qu’elle a gagné un solide côté bobo dernièrement. Même considération lorsque l’on entend un passionné tenir un discours du type « les Anglais, y savent pas faire de la bonne bière » : il est devenu tout à fait possible de combiner amour du houblon et pédanterie.

 À l’image : des gens pédants.
À l’image : des gens pédants.

Toutefois, si le paysage autour de la bière a changé, la situation en elle-même n’est pas fondamentalement nouvelle. Après tout, certaines brasseries jouissent d’une excellente réputation depuis très longtemps et, comme on le disait plus haut, il y a toujours eu un marché pour les bières sortant de l’ordinaire. Je pense que la grande différence, c’est que beaucoup plus de monde s’y met, que ce soit en tant que brasseur ou que consommateur, et qu’à ce titre, le discours sur le sujet s’élargit d’autant de points de vue. Dont certains sont assez snobs, peut-être bien.

Mais dans tous les cas, je pense que la bière mérite une culture ; elle a joué un rôle prépondérant dans nos sociétés, a gagné toute la planète, était déjà largement consommée lorsque le mammouth existait encore, il serait dommage de la ramener à une stupide boisson sans ambition. Le retour en force de la bière artisanale peut être vu comme une mode, mais finalement, c’est plus une question d’artisanal que de bière : combien de temps hésiteriez-vous entre une lasagne industrielle ou artisanale ?

Donc pour conclure, je dirais que la bière s’est surtout diversifiée. Elle n’a pas opté pour une direction spécifique, elle est partie dans tous les sens. Elle se consomme autant sous des formes simples que complexes, comme le vin. Quant à savoir si c’est une mode passagère, c’est un autre débat. Mais à priori, je dirais oui et non. Comme ça c’est clair pour tout le monde.